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17-03-2008
La forêt amazonienne broutée par les vaches
L’élevage est désormais la principale cause de la déforestation. Car l’industrie de la viande bovine...
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Seringueiros (Acre, Brasil) - Rapport Anthropologique

Activités

Les activités entreprises dans le cadre du projet TSEMIM se sont déroulées durant une période de trois mois et demi de mai 2000 à fin août 2000. J’ai travaillé dans l’Etat d’Acre, au Brésil, et plus exactement dans les régions est et sud de l’Etat, dans deux "réserves d’extraction" (Reserva extractivista) au sein de populations seringueiras ("collecteur de latex"). La première réserve visitée fut la Floresta Estadual de Antimarí, au nord-est de l’Etat; la thumbnail_9.aspx.jpgdeuxième fut la Reserva Extractivista de Xapurí (ou encore appelée Reserva Chico Mendes).

Le temps imparti à la recherche a été partagé entre sept modalités d’activité distinctes. La première difficulté rencontrée fut de se constituer une représentation schématique mais "fidèle" du biome forestier, objet/sujet physique soumis à l’exercice de la classification seringueira. Dans cette entreprise, l’ethnologue a bénéficié du précieux soutien et de l’expérience des membres de l’équipe de la Fundação de technologia do Estado do Acre qu’il a accompagnés sur le "terrain" ethnographique. Les deux séjours d’une quinzaine de jours avec l’équipe de botanistes de la Funtac ont donc été mis à profit pour glâner auprès de sources "scientifiques" un maximum d’informations sur l’environnement général que constitue la forêt tropicale. En bref, je me suis appliqué à reconnaître le plus de famille de plantes et j’ai tenté d’en assimiler les caractéristiques discriminantes. Progressivement, grâce au concours de mes informateurs, j’ai "fixé" ma capacité à l’identification d’un ensemble d’essences forestières, travail préliminaire à tout questionnement sur le rapport (économique au sens large, écologique, idéologique,…) que les seringueiros entretiennent avec les plantes de leur environnement. Lors de cet apprentissage, les grands zonages écologiques (orohydrographie, terres inondées/émergées, canopée/sol/sous-sol/aquatique, écoulement des eaux, régénération, comportement général de la végétation dans les diverses niches écologiques [phytosociologie]…) m’ont été à la fois présentés par une scientifique très au fait de la "condition" seringueira, Margarete Barbosa Diógene, biologiste de formation travaillant à la Funtac et par des mateiros ("forestiers" d’extraction seringueira), Seu Ivo Flores Rego et Seu Raimundo dos Santos Saraiva, tous deux employés par la Funtac.

Dans un premier temps, je me suis conformé à une approche "compréhensivo-explicative" du milieu forestier amazonien. En d’autres termes, je me suis efforcé de comprendre les fonctionnements des cycles généraux de la forêt étudiée et de m’en faire expliquer certaines de ses dynamiques naturelles par les collaborateurs brésiliens. Parallèlement à cette découverte et en coopération constante avec l’équipe de la Funtac, une etnobotaniste, Maria Ida Flores Rocca, et moi-même avons entrepris en compagnie d’informateurs locaux de constituer (très partiellement j’insiste) un inventaire de la flore connue nominalement et, le cas échéant, identifiée en forêt. Pour ce faire, suivant en cela les choix de méthodologie convenus lors de réunions antérieures à notre collaboration au projet TSEMIM, l’équipe de la Funtac et moi-même, avons utilisé une technique d’inventaire floristique éprouvée.

Pour cet inventaire, à cinq reprises, 25 parcelles de 10 m # 10 m ont été sélectionnée de part et d’autre d’un transect de 250 mètres tracé dans différentes formations végétales (voir les détails de la méthode dans le rapport des partenaires brésiliens). Toutes les plantes de plus de 8mm de circonférence sont alors identifiées par les forestiers. Les feuilles, fleurs, fruits, semences (le cas échéant) de chaque espèce sont collectés. Vient ensuite le temps de l’identification "indigène" des essences. Un informateur en compagnie de l’ethnobotaniste et de l’ethnologue passe ensuite en revue tous les arbres numérotés pour la circonstance. Il lui est demandé d’identifier l’arbre et de dire ce qu’il en sait. Cette méthode nous permet de mettre en relation les identifications de l’équipe de botanistes et de l’informateur, de mettre en évidence les constantes d’identifications divergentes (botanique/seringueiro), de bénéficier de compléments d’information de la part des colaborateurs de la Funtac, etc.

Ce travail de collecte accompli, restait encore à traiter des questions d’intégration dans le seringal (ancienne unité territoriale de production de caoutchouc naturel), des représentations attachées aux rapports économiques structurant la région (Etat Nation/Marché mondial/seringal), des représentations ethnohistoriques ou encore des représentations endogènes de l’identité seringueira et de son rapport à l’environnement forestier. Ce seront des heures de conversation décousue en forêt, lors d’une chasse ou d’une promenade, au centre d’habitat des concessions, lors d’une visite ou d’un repas partagé, dans une embarcation, lors d’un déplacement, qui nous permettrons progressivement d’appréhender les représentations attachées à la définition de l’identité seringueira et de son environnement (qui, je le crois, est central dans la définition de cette identité). Cette partie de la recherche a été régie par la méthode des interviews libres "en situation" (ou encore "réactifs", en ce sens que le questionnement prend sa source dans un phénomène rencontré, un événement qui "se déroule", une action accomplie ou une rationalisation présentée).

Une quatrième étape de la recherche a été le travail de terrain sans l’équipe de la Funtac (accompagné une fois cependant par la biologiste de l’équipe dans la réserve de Xapuri). Lors de ces séjours, j’ai accompagné des parties de chasse et j’ai suivi des informateurs sur des routes d’exploitation de seringa (le latex qui donne le caoutchouc naturel). Ces "sorties" ont donné lieu à des enquêtes systématiques sur ce que nous voyions, entendions, sentions ou goutions, l’informateur et moi-même. Ces par ces déplacements multiples entre colocações, en forêt, que progressivement se sont mises en place les catégories premières (espaces, temporalités, catégories de discours,…) de l’univers seringueiro. Mes informateurs m’ont appris à reconnaître les différentes "zones" (anthropisées ou "vierges") de la forêt (inondées, émergées,…), les "étages" qui dans les représentations seringueiras composent le massif forestier, son type dominant ("ouvert"/"fermé", de lianes/de fûts,…), les niches écologiques du gibier, la saisonalité,…

Les informateurs se sont efforcés de communiquer, au néophyte que j’étais dans la région, des informations qu’ils considéraient comme simples et évidentes. De nombreuses subtilités ont donc pu m’échapper. Mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est ce caractère "évident" de l’information qui lui donne sa grande pertinence dans le type de recherche que nous entreprenons ici. Ces informations font donc partie d’un arrière-plan (cfr. arrière-plan "Searlien") partagé par la population seringueira. Les savoirs sont parfois plus fortement "idiosyncrasiques", il est vrai, mais, toujours, ils sont "construits" à partir de catégories "simples" (et je pourrais rajouter "évidentes" dans l’univers envisagé) très fortement diffusées (et intériorisées dès le plus jeune âge) dans l’ensemble de la population régionale seringueira.

Mes enquêtes dans les seringais ont été entrecoupées de bref séjours en ville (Rio Branco) pour travailler sur les items collectés. Je me suis concentré sur l’identification des caractéristiques générales des familles, des genres et de certaines espèces parmi les espèces végétales collectées lors de nos enquêtes. Le travail comparatif entre les identifications de l’équipe de la Funtac et celles de nos informateurs a aussi été effectué en ville à chaque retour de mission. L’analyse de toutes ces données et leur mise en corrélation avec les données botaniques ont été faites dans les mois qui ont suivi mon retour en Belgique.

2.-Résultats atteints:

Ma recherche portait sur l’analyse des formes et modalités que prennent, dans le groupe humain cotoyé, les savoirs relatifs à l’environnement naturel. Je me suis efforcé de reconstituer la logique d’ensemble du système organisant ces savoirs. Le temps imparti pour la recherche (approximativement trois mois) m’a seulement permis de présenter des conclusions préliminaires et une ébauche de l’organisation des savoirs "ethno-écologiques", de leurs modes de transmission et de leur évolution dans l’environnement culturel seringueiro.

2.1.-L’organisation générale des savoirs seringueiros sur l’environnement.

Le massif forestier n’est pas indivis dans la perception seringueira. Il est partagé en unités à la fois concrètes (des parties de massif aux caractéristiques phytosociologiques particulières) et discrètes (conceptualisées par les acteurs sociaux comme des zones déterminées où se réalisent certaines activités et/ou se trouvent des ressources spécifiques). L’ethnotypologie seringueira de l’ordre végétal repose sur un moyen économique d’encodage et de transmission d’informations pour une personne "inculturée" à l’environnement culturel seringueiro. L’unité physiologique distincte (perçue et représentée par les acteurs sociaux) est souvent désignée par un terme indiquant la prédominance d’un type de plante dans l’aire géographique concernée. En voici quelques exemples en illustration de mon propos: le tabocal, un couvert végétal dense et fermé dont la strate inférieure est envahie de taboca, Guadua werbembaueri, le cipoal, un type de massif où s’enchevêtrent de nombreuses lianes, le castanhal, une forêt parsemée de châtaigners ou encore le seringal, une forêt dans laquelle l’Hevea brasiliensis est bien représenté.

Le grande diffusion de ces savoirs (i. e. des composantes prédominantes dans leur environnement servent à représenter l’ensemble des unités forestières) dans toutes les couches de la société seringueira se comprend mieux lorsque l’on analyse en détails les contraintes, issues de la matérialité même du monde physique et des capacités cognitives des acteurs sociaux, qui interviennent dans la perception qu’ont, de leur environnement, les habitants de la région. Les contraintes "physiques", ce que d’aucuns ont pu appeler la "résistance du réel" (dans un tout autre objectif, je vous l’accorde), sont très fortes dans certaines situations de choix de dénomination d’un massif spécifique. Le cipoal, par exemple, est composé d’un enchevêtrement souvent inextricable de cipós (lianes et assimilés). L’écheveau de lianes est ainsi un phénomène très marqué, qui, au premier regard, se présente. Il en va de même pour le tabocal, ce mur végétal constitué de taboca. Ces désignateurs (tabocal, seringal) pour se référer à certains massifs ont d’autant plus de probabilité de se transmettre et de se fixer (cristalisation de représentations "autour" de ces désignateurs) dans les répertoires individuels de savoirs qu’il sont fortement induit par les caractéristiques "saillantes" (pour l’appareil cognitif des individus, cfr. saillance cognitive) de l’univers physique. Les savoirs que j’envisage ici sont attachés au monde de la quotidienneté. Je voudrais mentionner le fait que la saillance cognitive intervient différemment dans l’univers de l’extra-quotidienneté. La saillance dans un environnement rituel sera en effet d’un tout autre ordre. Les hypothèses contre-intuitives sur le monde, de fait, ont souvent beaucoup de succès dans le rite en raison justement de leur caractère paradoxal.

Dans d’autres situations de désignation de massifs forestiers les contraintes "physiques" sont beaucoup moins importantes. C’est le cas pour le seringal ou le castanhal. En forêt, la concentration des essences désignatrices de ces types de massifs n’est pas importante. Les caractéristiques des phénomènes seringal et castanhal peuvent être considérées comme moins accentuées. Les informations détaillées sur les couverts végétaux dans lesquelles poussent les châtaigniers ou les hévéas sont progressivement acquises, lors de l’initiation aux travaux de la forêt, par les enfants qui se constituent des représentations plus ou moins complexes de ces environnements. C’est donc plus fortement le choix sociétal, en d’autres mots, l’organisation de la production de ces ressources, qui justifie l’usage des désignateurs choisis dans ce cas présent.

Le rapport métonymique (plus exactement une synecdoque) qui unit dans la typologie des couvert végétaux l’objet physique à son désignateur "partiel" se retrouve à l’œuvre dans le système de dénominations des espèces végétales. Si d’un côté on prend l’arbre pour la forêt, de l’autre, régulièrement, on prend l’espèce pour le genre. Ce dernier point demande explication. Je soutiens en effet que, régulièrement, le nom d’un regroupement d’espèces, ce qui m’a été présenté comme une famille par mes informateurs, est celui d’un des membres de la famille et que ce membre constitue de ce fait l’espèce paradigmatique (réunissant l’ensemble des caractéristiques notoires du regroupement d’espèces) de la dite famille.

Un indice de cette prééminence d’une espèce sur les autres nous est donné par l’abandon assez systématique de l’attribut normalement inclus dans le binome désignateur (par exemple: burra-leitera + folha grande) des espèces paradigmatiques des regroupements lors des séances d’identification des essences arborées par des informateurs locaux. En présence d’une espèce "paradigmatique", la Samaúma branca, par exemple, un informateur choisira régulièrement de ne la désigner que comme Samaúma, alors qu’il aurait pu tout aussi bien préciser sa qualité (da branca,…) pour la démarquer des autres espèces du groupe. Il pourra encore rajouter que l’espèce rencontrée est "(do-a) verdadeiro-a" ("la vraie", Samaúma verdadeira contrairement à la Samaúma preta), celle qui en quelque sorte est définitoire du genre qu’elle sert à désigner. En d’autres occasions, mes informateurs définissait "par défaut" la qualité d’une espèce rencontrée (l’essence est comparée à ce que j’appelle l’espèce paradigmatique): en quelque sorte l’espèce à identifier a une "existence" dans les classifications parce qu’elle partage (ou non) des caractéristiques d’une autre espèce plus valorisée. Nous aurions donc un système classificatoire qui fait la part belle à un ensemble d’essences "importantes" (et, dans une moindre mesure, à d’autres essences particulièrement "remarquables"), aux caractéristiques bien reconnues, à partir desquelles se constitueraient des regroupements rassemblant des espèces "apparentées" moins "importantes" voire "inutiles" ou moins "marquées" (dans l’économie seringueira s’entend).

J’ai abordé ci-dessus, sans trop la traiter, la question des contraintes issues des capacités cognitives des acteurs sociaux. Revenons y maintenant! Le succès de ces savoirs qui se contruisent sur un rapport métonymique (la partie pour le tout, l’effet pour la cause, le contenu pour le contenant,…) peut en partie s’expliquer par l’effet de contraintes cognitives fortes (capacités mémorielles,…). Ces hypothèses sur le monde que sont les savoirs et idées "métonymiques" semblent posséder une grande saillance cognitive que n’ont pas d’autres formes d’hypothèses. Cette importante saillance cognitive expliquerait la plus grande récurrence et fixation dans les savoirs idiosyncrasiques de ces hypothèses "prégnantes". D’autre part, "l’adoption" généralisée de ce mode d’ordonnancement et de représentation de l’univers forestier par l’ensemble des acteurs sociaux dans l’univers culturel seringueiro a des conséquences cognitives fortes.

En réinterprétant le théorème de l’échantillonnage (le sampling theorem) de C. E. Shannon pour notre propos, nous pouvons entr’apercevoir la portée de quelques unes de ces conséquences. Shannon défend, dans sa théorie de la communication, la thèse qu’il suffit d’échantillonner un signal à interval régulier (fréquence) et de communiquer ces échantillons pour que le signal soit communiqué. A défaut de posséder les concepts adéquats pour décrire ce que je perçois et en transposant librement le théorème à notre sujet, je pourrais affirmer qu’un phénomène peut être échantillonné régulièrement et que, par la communication d’un de ces échantillons de phénomène, dans des conditions spécifiques (un environnement culturel donné), se transmet une somme d’informations qui n’est pas égale (elle est supérieure, en fait) à la somme des informations du concept (ou plus généralement de la représentation) strictement communiquées. Par l’emploi d’un désignateur/échantillon, le phénomène, dans son ensemble, est donc, selon les circonstances et l’interlocuteur (et en fonction de ses savoirs explicites comme implicites et des savoirs partagés ou non), plus ou moins bien communiqué en ce sens que l’interlocuteur sera entraîné dans la reconstruction d’un plus ou moins grand nombre d’implications possible à l’information communiquée.

Nous aurions donc des savoirs qui se présenteraient sous la forme d’échantillons d’un ensemble plus important: soit une partie pour un tout (le tabocal par exemple, pour une forêt dans laquelle domine du taboca), soit une qualité pour un phénomène (la mata fechada, par exemple, pour désigner une forêt dont la pénétration est rendue difficile en raison de l’enchevêtrement de la végétation),… L’objet/sujet de l’échantillonnage est donc en position référentielle par rapport à l’échantillon. La référence sera plus ou moins riche pour des individus distincts. Je crois que c’est ce qui se passe dans le domaine de l’ethnotypologie seringueira des couverts végétaux. On sélectionne un échantillon de la parcelle de massif forestier "homogène" en fonction de sa saillance dans l’environnement (la forme de vie, l’essence dominante, ou l’aspect fermé ou ouvert du massif, par exemple). Le désignateur de l’échantillon affirmera progressivement sa valeur pour chaque individu en fonction de l’histoire de vie de ce dernier. En d’autres termes, le désignateur pourra, pour des individus distincts, en fonction de leur vécu, faire référence à des représentations plus ou moins "fidèles" et "complètes" de l’environnement auquel il sert de désignateur.

L’accrétion d’information à la catégorie de couvert végétal intervient lors d’un apprentissage le plus souvent "en contexte" (durant l’activité cynégétique, extractive, d’ingénieurie,…) et, pour une partie des informations apprises, l’apprentissage se fait par des modes d’expression non-verbale. Se constitue ainsi dans la mémoire encyclopédique un répertoire d’expériences individuelles (reconstituées à partir d’un ensemble d’indices et de croyances sur le monde) auquel l’individu recourt pour diriger son action dans le monde. Ces savoirs "biographiques" sont de ce fait fortement idiosyncrasiques. Mais, ils sont aussi soumis à d’importantes contraintes naissant du rapport économique seringueiro à la forêt (cfr. la structuration de l’espace en fonction des routes d’extraction du latex, le choix des ressources exploitées, la saisonalité,…) ce qui explique en partie la grande homogénéité de la forme des savoirs qui nous ont été présenté par des informateurs provenant d’horizons géographiques distincts.

Pour synthétiser ce que je viens de développer j’émets l’hypothèse, qui doit encore être mise à l’épreuve, que les savoirs sur l’environnement, en position référentielle par rapport aux désignateurs de la typologie végétale, sont fortement contextualisés, souvent implicites et fortement idiosyncrasiques, ce qui induit une grande variabilité dans les contenus de ces savoirs. Le partage, par la population seringueira, d’un même rapport économique au monde et du système de production "extractiviste" qui organise le quotidien de tous explique en partie l’homogénéité de présentation des savoirs répertoriés. Nous assistons, je crois, à une véritable convergence "affective" (partage d’une même esthétique par les membres de la population seringueira) et cognitive (acquisition de modèles mentaux d’interaction avec le réel) au sein d’une population déterminée (géographiquement, économiquement, généalogiquement).

Je n’exclus pas bien sûr l’émergence de "régionalismes" (i. e. des variations régionales de savoirs ou encore un ensemble de savoirs et leurs variantes partagés par un groupe) et je crois même, au contraire, que ce type d’organisation des savoirs en favorise l’apparition. En effet, un système qui représente le réel au moyen d’un ensemble d’échantillons/concepts issus de l’observation et de la pratique de ce réel est intrinsèquement d’une grande "plasticité". Il se transpose, se transforme et se réadapte rapidement dans un nouvel environnement. La forme générale et souple (les rapports de référence sont simples et récurrents; les caractéristiques classificatrices et les désignateurs restent très généraux) du système se maintient tandis que son contenu se modifie au contact d’autres hypothèses sur le monde (celles des cohabitants, par exemple) et de réalités physiques distinctes. Les savoirs individuels sont donc fortement liés à l’expérience soutenue de la forêt dans le cadre de l’exploitation de ses ressources.

2.2.-L’accessibilité des savoirs.

Il serait intéressant d’aborder maintenant la question de l’accès aux savoirs sur l’environnement. Cela va me permettre de représenter les propositions d’interprétation du système classificatoire ébauchées dans mon rapport scientifique soumis à la Commission. Je soutiens que les savoirs sont accessibles par une série d’entrées logiques ou que je pourrais encore qualifier de thématiques. Ces entrées logiques/thématiques induisent des regroupements d’espèces auxquels il faut reconnaître le statut de catégories (implicites ou explicites). Je soutiens encore que cette organisation est en compétition avec une autre organisation des savoirs et taxons issue du background culturel portugais (liée à la langue portugaise entre autre) et que, généralement, c’est l’organisation thématique qui prime sur l’autre alternative dans les représentations seringueiras de l’environnement.

Ces entrées logiques qui induisent des regroupements d’espèces peuvent être de plusieurs ordres. Les catégories générales de l’espace représentent une de ces modalités: la várzea, terre inondée, la terra firme, la terre émergée, les locutions prédicatives do baixo/do alto (du bas/du haut), do igapó (du bras de rivière), da beira (de la rive), do centro (du centre du seringal, éloigné de la rivière),… Les savoirs sur les plantes, par exemple, comprennent ainsi une composante "géographique". Un informateur est presque toujours à même de spécifier le biotope de prédilection d’une essence qu’il connaît ou reconnaît (même si, parfois, il n’est pas capable de l’identifier lorsqu’il est en sa présence). Il le fera souvent de son propre chef pour les espèces "phares". De nombreux désignateurs d’espèces intègrent d’ailleurs dans le binôme nominal le prédicat "géographico/écologique": taxí de igapo (Triplaris surinamensis Cham.), ínga da várzea (Inga sp.) ou encore cacao da mata (Theobroma cacao L., le cacaoyer sauvage).

Les caractéristiques et comportements typiques des formes de vie végétale existantes sont d’autres entrées logiques dans les savoirs environnementaux. L’aspect de l’écorce est pris en compte et donne lieu à des regroupements d’espèces dont les membres partagent, aux dires de plusieurs de mes informateurs, a mesma qualidade ("la même qualité"). On aura le groupe des arbres à écorce lisse ou fissurée, fine ou épaisse, craquelé ou striée, à désquamation ou non,… Les catégories peuvent être combinées donnant lieu à une opération logique de "narrowing down" ("rétrécissement") à quelques espèces considérées explicitement comme très proches: comme le mulateiro (Calycophyllum spruceanum Benth.) et la mamalu (Calycophyllum acreanum), par exemple, dont l’écorce présente des désquamations au-dessus d’une surface sans aucune aspérité.

L’opération de "rétrécissement" n’est pas la seule suivie dans la constitution des "familles" de plantes. Son contraire, une opération logique d’englobement, ordonne aussi régulièrement les taxons mais, cette fois, en fonction de critères de ressemblance plus lâches. Un exemple: la catégorie implicite des arbres à écorce "riscadas" ("rayées") ou encore "cascudas" ("à l’écorce volumineuse") qui reprend entre autre la castanheira (Bertholletia excelsa H.B.K.), le cedro (Cedrela odarata) ou la massaranduba (Manilkara surinamensis (Miq.) Dub.). Les deux opérations logiques sont plus ou moins bien maîtrisées par les individus distincts. Un informateur pourra avoir une perception accrue des "grandes familles" qui existent, tout comme une bonne perception des micro-regroupements. Un autre sera uniquement plus sensible au micro-regroupements. Etc. (les autres combinaisons existantes).

L’aspect des racines (aériennes ou non, traçante ou pivotante,…), du tronc (les géants de la forêt, les broussailles,…), de son port (la cime occupe ou non l’étage supérieur de la canopée, …), des feuilles (composées ou non,…), la qualité de son bois (dur, tendre, précieux,…), l’apparence, le goût, la constitution du fruit, de la fleur, le comportement des bois dans leurs différents emplois, la consommation ou non par le gibier, par les humains,… sont aussi pris en compte pour la répartition des taxons dans des regroupements "familiaux" (pour le détail de ces catégories implicites et explicites, je renvoie le lecteur au rapport scientifique soumis à la Commission). Dans la catégorie des comportements types des espèces végétales on retrouve traités les différents types d’exsudations: les sèves qui se comportent comme du lait (leite), celles qui ressemblent à du sang (sangue) et celles qui se comportent comme des résines (coagulation rapide, viscosité importante). On aura donc les catégories des arbres "de lait" (de leite, comme Hevea brasiliensis), "de sang" (de sangue, comme Diplotropis sp.) ou "de résine" (de resina, comme Bertholletia excelsa H. B.K.).

Toutes les espèces ne se répartissent pas, comme nous aurions pu nous y attendre (tous les arbres ont de la sève), entre ces catégories car les caractéristiques de leur sève ne sont pas toujours assez "saillantes" par rapport à d’autres caractéristiques qui seraient plus "marquées". Une essence sera qualifiée de "noire" (da preta) en raison de la couleur des cernes intérieures de son bois (catégorie implicite des arbres qui ont un bois ou une écorce foncé) plutôt que "de résine" (de resina) si manifestement, pour le sens commun (des acteurs sociaux), rien dans la sève n’est caractéristique et que les cernes noires sont un phénomène qui identifie fortement l’espèce. A nouveau nous pouvons le constater le système classificatoire est fortement décousu et les regroupements d’espèces végétales sont très "plastiques" (sujets à fortes altérations de contenu en contexte).

Deux autres éléments importants interviennent encore dans l’identification des essences: la saveur et l’odeur. Il s’utilise des termes descriptifs des saveurs (qui constituent quelques unes des entrées logiques donnant accès aux savoirs sur les saveurs) assez précis qui correspondent à des catégories universellement reconnues. Par exemple, il y a des fruits et des écorces qui sont "sucrés" (doce), "aigres" (azeido) ou "amers" (amargo). Certains qualificateurs de saveurs, par contre, renvoient explicitement à l’expérience de la saveur d’un phénomène très connu: on associera la saveur d’un fruit à la saveur du haricot (feijão). D’autres qualificateurs, encore, sont de portée beaucoup plus générale: les saveurs agréables/désagréables ou fortes/effacées.

Les éléments de classification des odeurs dont j’ai pu prendre connaissance se répartissent comme suit. A un premier niveau, il existe des odeurs agréables ou désagréables, tenaces ou subtiles. La composition des contenus de ces catégories implicites varie d’un individu à l’autre quoique par entièrement arbitrairement (cfr. les nombreuses recherches sur les odeurs entreprises ces dernières années). Un autre mode de désignation utilise, comme dans la situation de détermination des saveurs, la référence à l’odeur d’un phénomène généralement connu, ou à tout le moins, connu des individus de la société: senteur de mangue, de gousse/vágem, d’excrément, d’iode, de quérozène, de citron, de canelle ou de girofle, par exemple. L’appréciation reste très individuelle face à des essences pour lesquelles on ne peut établir facilement une référence à un phénomène plus connu.

Mais au-delà des problèmes strictes de qualification et de classification des odeurs, il me faut mentionner un point que je crois fondamental. Pour de nombreux informateurs qui ont été socialisés entièrement dans l’univers "extractiviste", il semble que les odeurs interviennent fortement dans l’identification de certaines espèces. L’image mentale à laquelle réfère le nom de l’espèce est ainsi constituées d’éléments hybrides. Nous pourrions la qualifier de performance mémorisée, en ce sens que l’image mentale se serait constituée, entre autres choses, autour de l’expérience de l’odeur et que donc, des éléments émotionnels (des affects) seraient directement imbriqués dans l’image mentale attachée à l’espèce. L’odeur fonctionnerait donc comme un inducteur puissant (une "madeleine de Proust") de cette image mentale. J’ai assisté régulièrement à des séances d’identification dans laquelle l’informateur restait dubitatif en présence de l’odeur d’un arbre, coupant et sentant à nouveau le bois, affirmant qu’il connaissait l’espèce mais que le nom ne lui revenait pas, un peu comme quand nous déclarons que nous avons un mot sur le bout de la langue mais que nous ne pouvons le formuler. A l’inverse, pour confirmer une identification ou pour trancher entre plusieurs espèces possibles, l’informateur averti découpera un bout de bois dans le tronc, le sentira plus ou moins brièvement et décidera de l’identification définitive.

La reconnaissance des odeurs intervient donc fortement dans l’identification des essences (toutes les essences n’ont pas, comme de bien entendu, d’odeur caractéristique qui permettrait de les identifier immanquablement). Les essences peuvent ainsi être regroupées en fonction de leur odeur apparentée. C’est le cas, par exemple, des arbres de la famille des breus (dont les membres appartiennent à de multiples familles linnéennes: Burseraceae, Sapindaceae, Meliaceae ou Anarcardiaceae) auxquels on attribue généralement une odeur forte et "volatile" L’odeur (un type construit aux travers de l’expérimentation de ses tokens) des arbres du groupe généralement bien connu pourra à son tour devenir une odeur de référence pour la désignation d’autres odeurs: on dira alors, par exemple, que "c’est une odeur du type de celle du breu".

2.3.-La valeur des savoirs.

Je dois maintenant me prononcer sur la valeur de tels regroupements catégoriels. Certains d’entre ceux-ci sont plus "fixés" que d’autres; ils sont, en quelque sorte, bien "partagés" par les membres de la société. C’est le cas pour la catégorie ("famille") des "arbres de lait" (catégorie explicite) ou des "arbres utiles pour le gibier" (catégorie explicite). Il en va un peu autrement pour la catégorie des "arbres fruitiers (sauvages)". Régionalement ou même localement (un savoir familial, par exemple), on rencontre des variantes dans le choix de consommer ou non le fruit (la semence, la fène,…) d’une essence.

Des regroupements d’espèces sont aussi constitués ponctuellement. La catégorie des arbres dont le bois est utilisé en construction est un bel exemple de ce genre de regroupements contextuels et "suscités", que cela soit suscité par les nécessités inhérentes à l’action que l’on cherche à mener à bien ou par le questionnement et le besoin concomitant de rationaliser les informations pour les communiquer. Les individus d’une communautés partagent des savoirs techniques, locaux mais aussi plus globaux (économie d’extraction). Les uns et les autres se constituent un répertoire de savoirs composés en grande partie de représentations d’expériences personnelles, issues de la praxis sur le monde. Ces savoirs (parfois, au départ de la chaîne de transmission, fortement idiosyncrasiques) se partagent localement et régionalement lors des contacts que l’on entretient dans des réseaux d’entraide et d’échange de services et au sein de la famille étroite ou élargie.

La diffusion plus large de certains savoirs dans l’espace seringueiro s’explique partiellement par leur grande "utilité" (besoins élémentaires tels qu’ils sont représentés par les acteurs sociaux, médecine,…) et par leur imbrication dans l’ensemble des savoirs fortement attachés au système de production "extractif". Les savoirs technologiques du traitement du latex ou les savoirs cynégétiques, par exemple, sont diffusés très largement (plus exactement ce sont leurs variantes individuelles, locales ou régionales qui sont bien diffusées). Certains savoirs catégoriels sont donc diffusés plus largement que d’autres dans la population seringueira. Cependant, il faut tenir compte d’une autre distinction entre types de savoirs à valeur différente. Les uns voient leur contenu transmis de manière rigide (forte détermination du contenu), les autres sont soumis à une grande amplitude de variations du contenu de leurs "versions" .

Voici un exemple édifiant qui éclairera d’un jour nouveau cette affirmation. L’espèce identifiée est la canela de velho, Rinorea pubiflora. Il est demandé à Chico, de la concession Planeta dans la Floresta Estadual de Antimari, d’expliciter le nom de l’espèce. Pour Chico, la "jambe (tibia) de vieux" s’appelle ainsi "parce qu’elle est très forte et qu’elle plie (il utilise le terme envergar montrant à l’aide des mains comment la branche peut s’arrondir) sans rompre. Elle s’appelle "tibia" parce que c’est sans doute [en rapport au] (le) tibia des gens." J’explique la chose à la biologiste de l’équipe qui me déclare que ce n’est pas, en général, ce que "les gens disent" (ce qui a été confirmer lors de conversations informelles avec d’autres informateurs). Le nom de l’espèce fait référance au fait que son bois est très sec et qu’il se rompt brutalement ("comme les os d’un vieillard").

Les deux informateurs proviennent de milieux différents mais, ils partagent un certains nombres de savoirs, pour des raisons différentes bien entendu. Pour l’un, ces savoirs sont issus de la recherche; pour l’autre, les savoirs sont issus de sa socialisation dans la société seringueira dès le plus jeune âge. Ce que nous pouvons remarquer, cependant, c’est la variation très nette du contenu du savoir sur la plante. Manifestement les informations qui ont été transmisses par et avec le nom sont différentes. Par contre, la lecture d’un rapport entre le nom de l’espèce et le comportement de son bois (la métaphore de la jambe) est préservée dans les deux situations. Seules les conclusions de ce rapport diffèrent pour les deux informateurs.

Un bon nombre des noms d’espèces (parmi celles qui ont une étymologie pour les informateurs) suivent ce principe de construction: burra leiteira ("ânesse? Laitière", Sapium marmieri Hub.) qui fait partie des "arbres de lait" (souvent cité en premier lieu, juste après l’Hevea brasiliensis, lorsque un informateur donne la liste des arbres de lait), ingá xixi (ingá "pipi" Inga alba (Sw.) Wild.), allusion aux exsudations du tronc qui ressemblent à des coulées d’urine, ingá rabo de macaco (ingá "queue de macaque, Inga thibaudina DC.),…

J’ai tenté de montrer que des entrées logiques structuraient profondément l’ensemble des savoirs. Je pourrais affirmer que ces entrées logiques placent une essence dans une configuration de catégories ou, encore, qu’elles lui attribuent sa valeur dans le système général. Le répertoire des savoirs encyclopédiques (où se retrouvent les savoirs issus de l’expérience du monde) est donc lui aussi fortement structuré par ces entrées logiques. Les espèces nouvelles rencontrées sont classées en fonction des catégories (implicites ou explicites) auxquelles mènent les entrées logiques. Mais, nous pouvons constater que le système est aussi influencé par la valeur des expériences individuelles (lors de l’intériorisation des logiques ou plus tard, une fois qu’elles sont intériorisées). Ceci explique, à mon avis, la grande variabilité dans les contenus des savoirs sur les espèces végétales.

2.4.-L’évolution des savoirs.

J’ai tenté de mettre en évidence les composantes homogènes des savoirs diffusés dans la société seringueira. Il me faut, cependant, traiter de la question de la multiplicité des situations de socialisation individuelle ou communautaire rencontrées. J’ai enquêté dans deux réserves d’extraction intégrées de manières différentes dans l’économie et, plus généralement, dans la société nationales brésiliennes. Les habitants de la F.E.A. (Floresta Estadual de Antimari) entretiennent des rapports étroits avec la ville de Rio Branco. Ils sont, de ce fait, fortement liés aux évolutions des rapports économiques régionaux et internationaux. Ces dernières années, les prix du caoutchouc naturel sont restés très bas et, dans la situation particulière de Antimari, ils ne permettent plus le maintien d’une exploitation régulière et soutenue du latex de l’hévéa.

L’origine (géographique et "ethnique") de la population de la F.E.A. n’est pas homogène. Certains habitants viennent de la région de Feijó, à l’ouest, ou de l’Etat des Amazones, au nord (Boca do Acre), nord-ouest (Bom Jesus). D’autres viennent de la région de Sena Madureira, de seringais avoisinants la F.E.A.. D’autres encore viennent de la ville où ils ont passé leur enfance ou de colonies proches. La mobilité interne à Antimari ainsi que l’émigration ou l’immigration de la réserve sont importante. J’ai rencontré très peu de colocações dans lesquelles les habitants y résidaient depuis plus de quatre ou cinq ans. Certaines familles sont présentes dans la réserve depuis un laps de temps relativement long (10-15 ans) mais, elles aussi ont modifié leur résidence à plusieurs reprises.

L’installation des résidences à proximité des "cordons vitaux" que représentent les fleuves qui parcourent la région est une tendance générale qui se confirme à l’échelle de l’Etat d’Acre. Les concessions d’exploitation du latex qui se situent dans les terres "intérieures" (le centro, loin du fleuve) sont progressivement abandonnées. Cette état des choses est en partie lié à la désorganisation complète du système "extractiviste. Une des raisons les plus souvent citées pour justifier la situation actuelle de désertion du centro est l’absence d’un réseau de distribution et de collecte par lequel transiteraient, dans un sens, vers l’intérieur, les vivres et autres biens industriels et, dans un autre sens, vers l’entrepôt puis la ville, la borracha (la matière première dont on fait le caoutchouc). La disparition des "patrons" a entrainé la disparition de ses réseaux de distribution. Si l’on veut des marchandises, il faut se déplacer et acheminer le tout jusqu’à la concession ce qui, parfois, peut s’avérer très compliqué (en période de pluie par exemple). D’autre part, si l’on veut bénéficier d’un service sanitaire un tant soit peu présent, il faut aussi se rapprocher du fleuve (ou, solution radicale, émigrer vers la ville).

En réponse à l’afflux de nouveaux riverains, les dimensions des concessions en bordure de fleuve sont régulièrement revues à la baisse. Cela ne se fait pas toujours sans rancœur, ni heurt. Souvent, les décisions de modifications des tracés antérieures d’une colocação prennent la forme d’accords tacites entre des individus apparentés ou non: on cède une partie de sa propriété que l’on n’exploite plus en échange d’une somme d’argent, par exemple. Les membres d’une famille décident de diviser l’exploitation d’une concession. On s’échange des concessions de taille et de ressources différentes. L’abandon de l’exploitation du caoutchouc permet à d’autres de ce départir de portions de propriété, désormais devenues inutiles dans la nouvelle donne économique, au profit d’un recentrage sur les terres riveraines (au sens large de facilement accessible par le fleuve) où se concentreront les plantations. La modification des activités économiques, en quelque sorte, la transformation du seringueiro en colono, s’accompagne ainsi d’une modification concomitante de la structure foncière. Le seringal répond, une fois encore, aux fluctuations du marché international des matières premières!

Sans réduire trop le problème, je pourrais affirmer que dans la réserve de Antimari nous sommes en présente d’une société "dépendante" (plus fortement que dans d’autres situations rencontrées) dont la population n’est pas homogène et dont les savoirs diffusés en son sein sont fortement idiosyncrasiques (ou familiaux). La situation dans la réserve de Xapuri (en tous les cas dans les seringais São Pedro et avoisinants) est quelque peu différente. Une coopérative efficace organise la collecte des produits de la forêt, en fixe leurs prix et traite leur commercialisation. Il est encore possible de vivre de l’exploitation du latex grace, en partie, aux subventions du district de Xapuri (soutien le prix de la borracha). Les autorités du district ont aussi signé d’avantageux contracts de commercialisation du caoutchouc avec des firmes internationales. Le modèle économique seringueiro bénéficie encore d’un a priori favorable et l’on cherche à moderniser le système dans son ensemble.

La population se caractérise par une plus grande homogénéité. Les familles semblent y être implantée depuis fort longtemps: certaines familles ont une présence ininterrompue de plus de 25 années dans leur concession et leurs parents résidaient déjà dans des seringais voisins. De plus, il semble que les regroupements familiaux ou locaux importants y soient plus nombreux que dans la réserve d’Antimari. Les concessions du seringal São Pedro, dans lequel j’ai résidé le plus longtemps, par exemple, sont entièrement occupées par les membres d’une famille. J’ai pu, par ailleurs, assister à un match de football entre équipes de seringais différents. Tour à tour, celles-ci s’opposent dans un "championnat" qui réunit les équipes de la réserve. La société seringueira de Xapuri me paraît, donc, beaucoup plus structurée que celle de la réserve de Antimari où la coopérative et les associations de seringueiros ne "fonctionnent" pas convenablement.

J’ai donc été surpris, dans un premier temps, de noter que les savoirs rencontrés dans les deux situations de sociabilité présentaient de fortes similitudes. Certains régionalismes sont cependant présents (différences dans les noms de plantes principalement). Ce qui surprend, pourtant, c’est l’homogénéité des savoirs rencontrés globalement. Je crois qu’une des explication est à rechercher dans la prédominance des savoirs pragmatiques explicites ou implicites (issus de notre action dans le monde et des représentations permettant cette action). Ces savoirs bénéficient d’une grande diffusion dans la population. Ils sont, d’autre part, au cœur de la constellation des savoirs partagés par l’ensemble des membres de la société seringueira. J’ai abordé le pourquoi de cette diffusion élargie lors de mes développements sur "l’accessibilité des savoirs". Les catégories pragmatiques de classification des espèces végétales renvoient à des critères de classement (les caractéristique et comportement de la plante) simples et, souvent, à forte saillance cognitive. Le résultat de leur application au réel (les classifications individuelles, leurs contenus) est très "contextualisées" (histoire de vie de l’individu, histoire professionnelle,…).

L’économie "extractive" a conditionné (et permis) l’implantation des populations dans la région. Au départ, il s’agissait d’un système de production (que l’on croyait voué à un grand futur) pour lequel des masses de gens ont été déplacées. De masses transposées, les populations engagées dans ce rapport "utilitaire" à la forêt se sont transformées en communautés organisées au sein de seringais, ces-derniers en relation avec les autres seringais de la région et avec la ville. Dans ce complexe culturel les savoirs techniques et plus généralement pragmatiques ("tournés vers l’action") circulent et se transmettent rapidement entre individus engagés dans ce même rapport "prédateur" à l’univers forestier.

Les chaînes de transmissions de ces savoirs sont aussi bien horizontales (entre pairs) que verticales (au sein du groupe familial et apparentés ou entre "générations" classificatoires locales). Dans l’exemple de la réserve de Xapuri, les chaînes de transmission sont encore très bien préservées étant donné la forte cohérence de la population. De plus, ces dernières années, un enseignement à destination des enfants de seringueiros contribue à fixer fortement, dans leurs formes et leurs contenus, des savoirs "génériques". Certains savoirs sont donc soumis à une forte uniformisation et se présentent maintenant sous la forme de versions canoniques (du moins dans les couches les plus jeunes, scolarisées). Les chaînes de transmission semblent se transformer (intervention de l’écrit) et parfois s’inversent (un enfant qui enseigne un élément de l’identité seringueiro "typique" que le père ne connaît pas).

La situation est toute autre dans la F.E.A.. Il semble que, là, les chaînes de transmission des savoirs aient été largement mises à mal. La société est éclatée, emplie de contradiction. Les familles oscillent entre les marges des zones urbaines et le seringal. Les adolescents et les personnes âgées entretiennent de nombreux contacts avec la ville (période de séjour, visite fréquente, emploi ponctuel en ville ou "retraite" pour les vieux). De plus, le processus de transformation du seringueiro en colono, plus ou moins abouti dans les faits (pour la représentation qu’on d’eux-mêmes les acteurs sociaux, c’est une autre histoire) selon les régions, a modifié les conditions de vie de nombreux habitants de la F.E.A.

Je crois donc que les savoirs détaillés sur l’environnement et son utilisation dans le cadre de l’économie seringueira auront moins de chance d’être transmis, dans la réserve d’Antimari¸ aux générations suivantes, si tant est qu’une population réussisse à se stabiliser. Ce qui subsistent comme savoirs (du type sus-mentionné) au sein des populations ayant déjà entrepris leur reconvertion (se rapprochant ainsi d’un statut de colon) est souvent très caricatural. Une exception à cette tendance, les savoirs de chasse qui se maintiennent fortement. Cela peut en partie s’expliquer par le fait que l’arrêt de l’extraction du latex modifie radicalement les rythmes de travail et d’utilisation des forêts de la colocação. Une des nouvelles possibilités qui s’offrent aux individus masculins (surtout), est souvent d’intensifier leur activité cynégétique dans les zones de forêt restées sans présence humaine régulière.

Pierre Liénard

Chercheur associé au Centre d’Anthropologie Culturelle - ULB

lienardjc@swing.be